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Pour une école de Comédie à l'Italienne

 

Que signifie « Théâtre à l'Italienne » ? Sans doute serait-il difficile, en Italie, de s'accorder sur une telle définition : parce qu'elle pourrait signifier trop de choses à la fois, ou trop peu. Mais pour Attilio Maggiulli ces mots ont un sens très concret, parce que depuis ces années, à Paris, il le fait lui, le « Théâtre à l'Italienne ».

L'image de l'Italie ressort de la perpétuelle confrontation entre deux cultures, entre deux civilisations théâtrales, comme Maggiulli les vit. Pour lui, théâtre italien cela veut dire une tradition dans laquelle s'insèrent, au fil des siècles, les succès parisiens d'acteurs et de textes italiens, de la Commedia dell'Arte à Goldoni et à Pirandello, cela veut dire aussi la vitalité d'expressions théâtrales moins exportable comme le théâtre en dialecte et le spectacle de variétés.

Et voici que cette expérience de faire du théâtre à Paris en gardant comme point de repère l'Italie - langue, situations, gestes, rythme vital - a rendu possible la naissance à Paris d'une « école théâtrale italienne ». « École » dans le double sens du terme : cela fait désormais des années que Maggiulli met en scène à Paris Goldoni et Ruzante, Machiavel et l'Aretin - et une formation à ce type de jeu à de nombreux élèves. Ces cours marquent un événement dans l'histoire de la santé artistique du monde, pour laquelle surtout est important de conserver le courant vital qui parcours les artères et les veines.

Italo Calvino


 

Il était une fois... La Comédie italienne

 

Il était une fois à Paris une « Comédie Italienne ». En l'an de grâce 1770, GOLDONI écrivait pour les Parisiens Le Bourru bienfaisant et enseignait l'italien aux sœurs du roi Louis XVI. Puis soudain,... les douze coups de minuit sonnèrent et le conte se termina.

A présent il existe à Paris « LA COMÉDIE ITALIENNE ».

Les années 70 de notre XXè siècle s'achèvent, personne n'écrit plus comme Goldoni et il ne reste ni sœurs, ni Louis, mais par le théâtre le conte tous les soirs peut recommencer...

Le Théâtre est mort, nous dit-on, car il n'y a plus de société. Il s'en trouve pourtant encore un pour donner naissance à des Maggiulli, prêts à présenter des textes retrouvés par Maggiulli, adaptés par Maggiulli, mis en scène par Maggiulli. Ainsi devant ce phénomène de résurrection des « Commedianti » à l'italienne, fait d'amour, de talent et d'intelligence, comment douter que le Théâtre ne soit pas vivant alors qu'il existe dans sa forme la plus réduite : un petit espace à Montparnasse, où tous les soirs recommence l'Histoire Éternelle des comédiens autour de leur « Capocomico », des personnages en quête d'un auteur, du monde qui se joue lui-même et se reflète dans le miroir du Théâtre, tandis que brûlent jusqu'aux douze coups de minuit les lumières du Proscenium...

Le Théâtre, l'histoire du Théâtre, la vie dans le Théâtre, la vie comme Théâtre, ressemble aussi à ces petites boîtes chinoises où le mystère de l'une détient toujours le mystère de l'autre.

Pourquoi ne pas vouloir se souvenir qu'il était une fois à Paris une Comédie Italienne... Pourquoi ne pas croire que Maggiulli et ses compagnons recommencent aujourd'hui un conte qui pourrait engendrer d'autres « Bourrus », d'autres « Éventails »... ?

Pourquoi ne pas savoir que le spectacle commence à 20 h 30 et que les douze coups de minuit sont encore loin ? Pourquoi... ? Pourquoi... ? Pourquoi... ?

Alberto Cavallari

(écrit en septembre 1979)


 

Éloge d'un corsaire du théâtre

 

Attilio Maggiulli est un corsaire, un pirate, un sympathique bandit de grand chemin ; et son théâtre, un rejeton qui n'appartient ni à lui ni aux autres. Il a souvent butiné, pour notre bonheur, dans les canevas oubliés de Flaminio Scala, de Biancolelli, de Gherardi, Tiberio Fiorilli, Regnard, Goldoni ou Gozzi, nous composant ainsi le fantastique répertoire d 'un théâtre à losanges, semblable à l'habit d'Arlequin, dont il a endossé le masque, avec talent, dans sa toute première jeunesse.

Maggiulli est parmi les véritables « continuatori » de la tradition de la Commedia dell'Arte : ses ancêtres, les « Comici », ignoraient la notion de propriété privée et ne se souciaient nullement des droits d'auteurs (le moderne Théâtre bourgeois ainsi que Monsieur de Beaumarchais étaient encore loins à venir !).

Tels les artisans « delle Botteghe d’Arte Mediœvali », les « Comici » considéraient que les textes théâtraux devaient leur appartenir au même titre que les autres instruments de production, comme les masques, les accessoires, les costumes : des vrais communistes « ante litteram »! Chaque comédien avait hérité, les canevas (histoires) des comédies et les « parti scannate » (les rôles), parfois par écrit mais bien souvent « di memoria ». I1 s'agissait de monologues, chansons, effets comiques, lazzis (gags), scènes à deux voire à plusieurs acteurs, bons à toutes sortes d'usages et prêts à l'emploi.

L’origine de ces morceaux de bravoure se perd dans les dédales de la mémoire collective : elle provenait d’une mère ou d'un père comédien, ou encore du souvenir de vieux mythiques comédiens qui, à leur tour, les tenaient d'autres comédiens disparus depuis longtemps… et cosi via.

Comme les contes de fées, les canevas de la Commedia dell'Arte étaient anonymes, la propriété revenant à ceux qui s'en servaient, c'est ainsi que le génie théâtral de ces textes a pu traverser les siècles sans que nul ne puisse imaginer de pouvoir en dénoncer la paternité. Bien souvent, l'emprunteur enrichissait le fruit de son larcin de traits de son cru, devenant pour ainsi dire le co-auteur (voir les pièces italiennes de Molière).

De génération en génération, soir après soir, au cours de longues tournées exténuantes, l’œuvre changeait sans cesse, rendant l’identité des différents auteurs bien difficile à définir. Uno, Nessuno, Centomila !

C'est de là que naît la véritable force de ce théâtre : il a le visage d'un orphelin, que dis-je ? d'un fils illégitime à qui il est impossible d'attribuer une quelconque paternité.

Maggiulli cultive la mémoire de ces spectacles hors du temps faits de citations, parodies, nostalgies, réinventions et adaptations : il fait parler à travers ces pièces les générations de Commedianti dell'Arte qui l'ont précédé ; de ces vies faites de naissances. d'éducation à la pratique théâtrale, de voyages, de séparations, de trahisons, de mariages, de confessions, de testaments, de mensonges, de découvertes et de mort.

Ce théâtre sera toujours nouveau tout en ayant une connotation antique : il est italien mais il a l’air d'être français, il est français mais il finit par devenir italien. Il est tout à fait le portrait d'un des derniers corsaires du XXè siècle, ce théâtre d'Attilio Maggiulli : Parisien des Pouilles.

Siro Feronne

Professeur d'histoire du Théâtre à I’Université de Florence

 


Sur ma foi !

 

Le Théâtre (semence du phénix d'ailleurs) est agonisant, dit-on.

Pourtant il existe toujours quelqu'un qui fait qu'on ne puisse pas en être tout à fait certain.

Cachés dans un coin de Paris qu'écrase désormais l'ombre inhumaine de la tour Montparnasse, une rue célèbre : la rue de la Gaîté, avec ses deux siècles de bals, de bordels, de « fange de trottoirs », d'anarchisme, mais aujourd'hui devenue une vieille fête de cadences de pornomanie à l'américaine, Attilio Maggiulli et son endiablée compagne Hélène Lestrade ont recréé ce qui n’existait plus que dans les légendes : La Comédie Italienne d'antan, une curieuse réalité vivante au sein de l'actuel système théâtral parisien.

Un réverbère - minuscule et admirable signe de vie, qu'on allume tous les soirs depuis des années pour un public averti, petite salle où jadis on amenait les turbulents et les ivrognes du quartier. On y tapait à la machine des procès-verbaux, au 17, rue de la Gaîté. Comme par défi à la charnue et cossue cousine de la salle Richelieu, Attilio Maggiulli l'a nommée : « 1a Comédie Italienne ».

Sans le génie inventif, l'acharnement d'alchimistes de Attilio Maggiulli et de ses compagnons de ferveur, des pièces comme Les joyeuses manigances (jouée une seule fois devant le Roi à Paris en 1760, puis mise sous la dalle à la Bibliothèque Royale) n'auraient plus peut-être que le savoir maniaque et glacé de quelque omnisciente Sorbonne à ordonnateur comme refuge de mémoire, mais voilà le miracle... Ces ombres au masque figé, ce comique spectral s'incarnent dans des acteurs contemporains avisés, bien dirigés et sûrs d’eux-mêmes, et viennent témoigner pour la vie éternelle du théâtre sur des planches qui reçoivent de l'esprit, la solidité et l'intronisation, où l'éclairage de la rampe est fait par le charme, la musique de fond par l'inexprimable mélange de la chaleur du cœur et de la créativité. Toujours de la verve, du galop, des cris, de l'impudence de vivre, de la transmission au spectateur, grand bénéficiaire, de ce que Lucrèce appelle vivata potesta, le coup de fouet de l'énergie vitale...

Je me suis bien ennuyé, parfois, à des spectacles parisiens d'éclat, fort coûteux, dans des théâtres ou des spectacles orbitaux richement subventionnés pour l'homme-masse : jamais dans le petit carré magique, pauvre apparemment, de la Comédie Italienne. Sur ma foi !

Guido Ceronetti

Poète, traducteur, romancier, marionnettiste

et philosophe italien contemporain

 


 

La Comédie Italienne de Maggiulli

 

D’habitude, au théâtre, on se sent petit dans un vaste lieu.

A la Comédie Italienne de Maggiulli, c'est le contraire qui se produit, on se sent grand dans un espace petit. La première impression ressentie est que l'on se sent encombrant. Comment notre corps peut-il être plus grand qu'un théâtre ? C'est une impression qui s'évanouit rapidement. A la Comédie Italienne, tout est petit, tout est miniature, mais tout est « fantastico ».

On se sent transporté dans une coquille de noix qui vogue vers des mers et des îles lointaines, peuplées d'êtres ornés de plumes, mi-hommes, mi-oiseaux. Notre vie s'enfuit à des milliers de kilomètres, nous l'apercevons de plus en plus petite, rien qu'un point loin derrière nous. Elle s'enfuit rapide, telle un éclair, vers ses fabuleuses racines, là où il n'y a ni passé, ni futur. Ainsi travaille Maggiulli, il construit ses spectacles avec la minutie et la précision d'un orfèvre amoureux des fables ou tel un magicien, un illusionniste qui donne la vie à des petits sortilèges ironiques, à des prodiges qui font sourire mais qui nous laissent bouche bée. L'enchantement, le goût du merveilleux, triomphant d'autant plus que l'ironie semble défier la fable et la dissoudre.

Les spectacles de Maggiulli sont de petits mécanismes animés par des engrenages et des rouages invisibles à l'oeil nu, étudiés non pas pour compter, mais pour oublier le Temps.

Cesare Garboli

(parmi les plus remarquables écrivains italiens contemporains)


 

 

Un Nouveau «  Petit Bourbon » ?

 

Le Futur Roi-Soleil rencontra Scaramouche pour la première lorsqu'il avait deux ans. Voici ce que raconte à ce sujet un siècle après les faits, dans « l'ancien théâtre italien en France depuis ses origines... », Thomas-Simon Guellette, substitut du procureur du Châtelet :

Le Royal Bambin faisait volontiers des caprices, et ce jour là, personne à la cour n'arriva à le dérider. Mais Scaramouche, tout de noir vêtu, avec ses airs gauches, ses grimaces, ses fanfaronnades de Capitan et ses mimiques de Nigaud, obtint un effet extraordinaire : Le petit Louis cessa de pleurer et fût pris d'une telle hilarité qu'il laissa des traces visibles de son enthousiasme sur les habits du pauvre Tibério Fiorilli (Scaramouche) qui l'avait respectueusement pris dans ses bras.

Je ne sais pas à quoi ressemblait le napolitain Fiorilli qui rendit célèbre Scaramouche quant à Attilio Maggiulli, il ne court pas ce petit risque qui allait de pair avec de si grands avantages... Et il n'a même pas un Mazarin qui le protège...

Il (Maggiulli) me fait toujours penser à Fiorilli et au Capitaine Spezzaferro, de son vrai nom Guiseppe Bianchi, dont la compagnie utilisait probablement le masque de Scaramouche, alors une formidable nouveauté. Voici donc leurs descendants que j'ai découvert la première fois que je suis passé rue de la Gaîté, un soir d'hiver.

Le spectacle avait commencé. J'ai entrouvert la porte, et ce fût comme une boîte magique. Dans mon esprit c'était « Le petit Bourbon », scène que les italiens partageaient avec la troupe de Molière, avant qu'ils n'aient un Théâtre à eux.

D'ailleurs, un Mirliton disait : « Scaramouche fût le maître de Molière, de la nature fût le sien » ! Une gravure de L. Weyen, tout à la fois plus explicite et plus malveillante, montre Scaramouche enseignant, un fouet à la main, et Molière sous cette menace, s'essayant à l'imiter tout en se regardant dans un miroir.

Voilà vingt ans que je vis à Paris et j'ai plaisir à penser que dans un coin de cette ville il y a le théâtre de Maggiulli. Je sais que son imaginaire n’est sûrement pas aussi Mégalomane que le mien et qu’il ne rêve pas d’éduquer Molière, un fouet à la main.

Bernardo Valli

Grand Reporter à LA REPUBBLICA

Ecrivain, Essayiste

 


 

Pour la Comédie Italienne

 

C'est au coeur de Paris, que j'ai découvert la Commedia dell'Arte, que je pensais enfouie dans une vieille malle au fond d'un grenier ; c'est à l'ombre de la tour Montparnasse qu'elle s'est montrée à mes yeux sans une ride et plus vivante que jamais.

C’est à Hélène Lestrade et Attilio Maggiulli que je dois cette découverte, maîtres d'un lieu enchanté où la source de l'enthousiasme, de la fantaisie et de l'humour ne semble jamais se tarir. Il y a longtemps que je les connais, des années se sont écoulées mais je suis toujours émerveillée de leur capacité à surmonter chaque obstacle avec un feu d'artifice d'invention, comme s'ils étaient dotés d'une baguette magique.

C'est ainsi que le commissariat de la rue de la Gaîté s'est transformé en « La Comédie Italienne »; et que ce petit théâtre est devenu un lieu connu et reconnu, choisi même pour figurer comme exemple parmi les grands théâtres parisiens.

Mais pour que chaque spectacle à l'affiche du « Teatrino » se transforme en un événement, dans la lignée de l'Hôtel de Bourgogne, enthousiasme et fantaisie n'expliquent pas tout : derrière ce feu d'artifices se cachent rigueur et labeur, et aussi un grand respect du texte et de l'auteur, et chose plus rare encore, celui de l'acteur et du public. Sans oublier la passion d'Attilio Maggiulli pour la chasse aux trésors perdus, comme cette « Rose amoureuse », tiré de « Arcifanfano re dei matti », qui est un livret d'Opéra écrit par Goldoni et depuis lors disparu des scènes.

Merci donc à Attilio Maggiulli pour sa passion mais aussi un grand merci à Hélène Lestrade pour être la si grande comédienne qu'elle est.

Benedetta Gentile

Critique dramatique pour IL SOLE-24 ORE

Correspondante de l'A.N.S.A. à Paris

 


 

Le jeu du comédien

 

Entre les plusieurs formes possibles de théâtre (théâtre de parole, théâtre psychologique, théâtre didactique, etc...), à la Comédie Italienne on ne fait que du théâtre.

L'action, le texte, les personnages, les idées sont « simplement » des éléments fonctionnels du spectacle, qui trouvent leur incarnation dans le sens physique du terme - dans le corps des acteurs.

Dans une époque qui voit le triomphe incontesté du metteur et scène, démiurge qui brame la mise en scène idéale, à la Comédie Italienne la mise en scène assume la fonction de délivrer le « jeu » du comédien pour qu'il puisse vivre et se renouveler chaque soirée avec la complicité des spectateurs (et pardonnez-moi si cela n'est pas assez).

Maria Alberti

femme savante florentine